Business Cycles, Growth, Economic Structure Public Finances and Financial Economics

“A force d’économies, notre patrimoine a perdu énormément de valeur”

This interview was first published in Les Echos on 15 September 2014.

Ancien économiste à la Banque centrale européenne, Marcel Fratzscher publie vendredi un nouveau livre «L’Illusion allemande», dans lequel il critique l’arrogance d’un pays qui se considère comme exemplaire mais dont l’économie présente aussi deréels handicaps.

Selon un rapport du Bundesrat, 20 % des autoroutes et 46 % des ponts routiers en Allemagne sont vétustes. Comment en est-on arrivé là ?

Jusqu’aux années 1980, l’Allemagne avait d’excellentes infrastructures et même une tradition très marquée en matière d’autoroutes, qui remontait aux années 1920. Cela sert encore de base pour notre système, financé essentiellement par l’Etat. Avec la réunification, en 1990, nous avons hérité d’infrastructures sinistrées, dans lesquelles nous avons investi des milliards pendant des années. Aujourd’hui, l’est de l’Allemagne a une infrastructure routière en partie bien meilleure que l’Ouest. Puis à la fin des années 1990, l’Allemagne était l’homme malade de l’Europe. La croissance était faible, le chômage élevé. La priorité était aux réformes et aux économies, notamment en introduisant la règle d’or.

Grâce à elle, le gouvernement vient de présenter un budget à l’équilibre…

Oui, il en est très fier, mais les investissements publics sont les victimes de cette consolidation. L’Allemagne consacre près d’un tiers de moins que la moyenne des pays de l’OCDE à ses infrastructures publiques. Cequi était un réseau au-dessus de la moyenne s’est érodé et a perdu énormément de sa valeur. L’endettement public s’élève aujourd’hui à 75 % du PIB, mais on doit le mettre en rapport avec le patrimoine de l’Etat, à savoir essentiellement la valeur des infrastructures, terrains ou bâtiments. Depuis vingtcinq ans, la valeur de ce patrimoine a perdu plus de 500 milliards d’euros! Si notre désendettement signifie une érosion accélérée de notre patrimoine, il faut nous demander si c’est ce que nous voulons vraiment.

Le ministre de l’Economie,Sigmar Gabriel, vous a nommé à la tête d’une commission sur l’investissement. Combien faut-il investir ?

Le manque d’investissement est compris entre 80 et 100 milliards d’euros par an et il porte en premier lieu sur des investissements privés. Il faudrait par exemple près de7 milliards par an supplémentaires ne serait-ce que pour maintenir la valeur de nos infrastructures de transport. L’Etat dispose d’une marge de manoeuvre. Depuis 2012, nous avons un budget plus ou moins à l’équilibre. Même avec la règle d’or que nous nous sommes imposée et qui prévoit un déficit structurel maximum de 0,35 % du PIB. Nos recettes fiscales et les caisses d’assurance sociale affichent des records. Bref, nous pouvons investir sans rompre la règle d’or.

Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ?

Il y a un an, les prévisions tablaient sur un excédent de plus de 1 % du PIB pour les prochaines années, soit 20 ou 25 milliards d’euros par an. Mais le nouveau gouvernementn a préféré baisser l’âge de la retraite et faire un geste envers les mères retraitées, ce qui a épuisé la marge de manoeuvre. C’est une décision de court terme liée à cette euphorie qui domine actuellement en Allemagne. Je parle même d’une arrogance basée sur la perception que nou savons fait tout ce qu’il fallait et que notre économie se porte au mieux. Au lieu de se demander si le gâteau était assez grand, on l’a distribué.

La France aimerait voir l’Allemagne investir davantage. En profiterait-elle vraiment ?

Il y a d’abord un effet direct. Si l’Allemagne croît de 1% supplémentaire, la France pourrait voir sa croissance augmenter de 0,1 ou 0,2% grâce au commerce induit. On ne peut donc pas parler d’un impact énorme. Le plus important est, en revanche, l’effet indirect, à savoir la confiance. Aujourd’hui, la confiance dans la zone euro est stable et c’est lié principalement à l’Allemagne.
Propos recueillis par T.M.

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